aujols-Laffont

"Reposer" à Massat au XIX° siècle

Nous avons vu l'état, pour le moins déplorable, du cimetière du Port (Malheureux même au cimetière) et l'inertie de la commune de Massat pour régler le problème. Le séjour éternel est-il meilleur au chef-lieu ? Pas sûr !

En Juin 1841, l'évêque de Pamiers y effectue une visite pastorale et se montre si choqué par l'état du cimetière, non clos et profané quotidiennement, qu'il menace faute de clôture d'envisager la "nécessité de lancer l'interdit contre le cimetière" ! S'il met cette menace à exécution, que se passera-t-il ? Tout simplement, le lieu ne sera plus reconnu comme "terre consacrée" et les croyants de Massat mais aussi de Biert et de Boussenac (sauf les hameaux proches du Rieuprégon dont nous avons déjà visité le cimetière) n'auront plus de lieu de sépulture! Environ 8.000 habitants, tous catholiques ne pourront plus se faire inhumer, à part les quelques Petchets qui ont leur propre cimetière. L'affaire est grave et urgente !!

Le curé de Massat s'empresse de faire part des grieffes et menaces de l'Evêque à la Municipalité et lui demande son aide. Le conseil municipal délibère le 1° Août des suites à donner et reconnaît la situation :

 

cimetière Massat 1-8-1841 état deplorable.PNG
 "Monsieur le Maire a donné lecture d'une lettre que Monseigneur l'Evêque de Pamiers lui a écrite le 4 Juillet pour se plaindre de l'état déplorable de ce cimetière et déclarer qu'il se verrait forcé d'en interdire l'entrée..."

Et aussitôt, le Conseil ne décide rien...

Le 19 Septembre, le curé écrit au Préfet pour lui exposer ce qui a choqué l'évêque, il reprend la description plutôt réaliste, de sa lettre au Maire :

 

lettre curé 1841.PNG

"Voici les faits que j'ai à vous signaler : ne les trouvez-vous pas excessivement révoltants ? 1° le mur de clôture que la fabrique depuis trois ans a fait relever deux fois, a été dégradé pour la troisième fois et une large brêche, pratiquée à dessein, a été ouverte pour donner passage aux bestiaux 2° lorsqu'il y a de l'herbe au cimetière des chevaux y entrent conduits pendant la nuit, et pendant le jour on y voit paître des brebis et même des cochons 3° notre cimetière sert de lieu d'aisance à presque tout un quartier de la ville 4° les planchers que le fossoyeur retire quelquefois des vieilles tombes et qu'il devrait de temps en temps brûler ou mieux peut-être enfouir dans la terre ; sont enlevés avec effronterie, on s'en sert pour faire du feu ou pour rapiécer des planchers...Il m'est impossible d'être plus longtemps le témoin de pareille profanation sans crier au scandale et s'en étonner que l'autorité municipale ne prenne aucun moyen pour les faire cesser."

 

De quoi effectivement émouvoir un évêque mais aussi se poser des questions sur la pauvreté de la population, ce qu'oublie de faire ce brave curé... En fait, au fil des documents, on apprend que le problème initial vient d'un litige sur les limites du cimetière, le plus proche voisin estime qu'un bout de terrain lui appartient et il l'utilise à sa guise au point d'y édifier, en 1841 ... une loge à cochons!

loge à cochons 1841 2.PNG

 

"Les sieurs... ont construit une loge à cochons sur le terrain en litige ; pour niveller le terrain, ils ont fait enlever et jetter quelque par de la, les ossements de quelques cadavres ; j'ai eu la douleur de voir, de mes propres yeux des débris d'ossements que j'ai du croire être de ceux que je viens de porter, et qu'on avait pas même pris la peine de recouvrir ..."

Le curé souligne aussi, peut-être pour horrifier le Préfet, que "les pourceaux et autres animaux de ce propriétaire peuvent facilement, le jour et la nuit, aller ronger les ossements des cadavres qui se trouvent souvent hors des tombes..."

La Mairie fait établir des devis pour la clôture et règle sans doute le problème avec le voisin éleveur de cochons car l'Evêque ne prononce pas l'interdit et l'affaire se calme.

 

Mais, en 1846, une pétition des habitants de Massat est adressée au Ministre de l'Intérieur : le terrain actuel du cimetière est humide et ne permet pas de proposer des sépultures décentes ! Le Ministre s'empresse de renvoyer le dossier au Sous-Préfet.

Interrogé, le conseil municipal tente, à son habitude, de calmer les esprits, il est vrai que la vallée vient de subir une grave disette, mais reconnaît l'humidité :"les inconvénients que présent l'emplacement du cimetière ont été exagérés. Il n'en est pas moins vrai que la translation du cimetière, sans être urgente, [c'est moi qui souligne], est à désirer..." séance du 8 Novembre 1846. On parle aussi d'agrandir le cimetière vers une parcelle plus saine qu'il faudrait acquérir.

 

Rien ne semble avoir changé au XX° siècle, en 1905, le problème de la salubrité refait surface... rappelons, qu'entre temps, la vallée a été décimée par le choléra...une étude menée par M. Caralp, expert géologue de la Faculté de Toulouse donne les recommandations suivantes :

salubrité cimetière Massat du 14-8-1905.PNG

"il en ressort qu'étant donné la nature du sous sol de la vallée, un changement d'emplacement ne remédierait à aucun inconvénient.

Le conseil adopte les conclusions de ce rapport qui sont les suivantes :

1° Acheter près du cimetière actuel, attenant avec lui, un espace de terrain suffisant, pour y faire un nouveau cimetière, le plus possible en aval, pour être à plus grande distance des habitations

2° La nappe descendante des eaux rejetées par le sous sol imperméable, étant cause de tout le mal, l'arrêter, en établissant en amont du cimetière actuel, des tranchées, recevant, puis déversant latéralement les eaux d'infiltration 

3° Asceptiser et désinfecter la partie du cimetière actuel qui sera abandonnée."

 

Pourtant, le Conseil départemental d'Hygiène et de salubrité écrit, le 18 Décembre 1908 : "son voisinage avec la ville peut devenir un foyer d'insalubrité et de contamination à certaines époques de l'année. Son humidité est tellement grande que les cercueils baignent dans l'eau. Ceci est de notoriété publique." et d'ajouter :" des faits odieux qui ont été constatés à propos de récentes inhumations et qui sont une véritable violation de sépulture" En d'autres termes, le cimetière est malsain et bondé ; comme au Port 60 ans plus tôt, on dérange les défunts pour leur imposer les nouveaux venus "Place aux jeunes en quelque sorte"  dirait Brassens ...

Bien qu'une parcelle de 41 ares et 50 centiares ait été achetée le 20 janvier 1908 pour 8300 fr, toutes les recommandations de M. Caralp n'ont pas été suivies ! En 1910, à la suite d'une visite du médecin inspecteur des épidémies de l'arrondissement, on note encore "l'impossibilité d'utiliser décemment pour les sépultures le cimetière actuel devenu un véritable marécage et un lieu d'infection permanent pour la commune".

 

Rassurez-vous ! de nos jours, tout est rentré dans l'ordre et le cimetière de Massat est un lieu propre et "agréable" ; mais il est frappant de constater que si l'on souligne souvent l'insalubrité et la promiscuité qui régnaient dans les maisons de nos ancêtres, il est plus rare de voir mentionné qu'ils n'étaient pas mieux lotis après leur trépas ! 



08/04/2016
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