aujols-Laffont

A comme Armière

Le montagnard ariégeois vit dans un univers grandiose mais dangereux... Quand la Nature se déchaîne, les effets de sa colère sont décuplés et les morts violentes dues aux éléments (foudre, avalanches ou torrents impétueux) ne sont pas rares. Mais ces montagnes "que tant hautas soun" sont aussi peuplées d'êtres surnaturels avec lesquels il est préférable de ne pas plaisanter : les "Hadas" (je préfère mettre une majuscule, on ne sait jamais!) habitent les grottes, ce sont des fées souvent décrites comme des Dames blanches, elles sont bénéfiques pour ceux qui les aident et les respectent. Mais d'autres entités peuvent se promener dans les parages et, dit-on, le diable lui-même !

Bref, ceux qui fréquentent ces immensités, s'ils sont durs et courageux, sont aussi très superstitieux et les légendes racontées aux veillées n'encouragent pas à abandonner les antiques croyances... On redoute le monde invisible plus encore que le visible !

 

L'armière est un personnage très discret que l'on rencontre rarement dans les archives (sauf rapidement dans le fonds Vezian), elle (ou il, je n'ai pas de témoignage sur des armiers mais logiquement, ils devaient exister) joue un rôle essentiel : elle permet de communiquer avec les disparus, surtout, bien sûr, ceux qui sont mécontents de leurs descendants et peuvent leur envoyer des cauchemars ou des maladies pour les rappeler à l'ordre !  

D'où leur vient ce don ? Par le hasard de leur heure de naissance ! Elle (ou il peut-être) est née à Noël, pendant la messe de minuit, cette nuit très particulière pendant laquelle les morts reviennent dans leur oustal (on prend soin de leur de leur laisser quelques vivres) et les animaux parlent dans les étables, loin des oreilles humaines.

Elle est donc l'intermédiaire entre les deux mondes, celui des morts et celui des vivants ; elle a une telle puissance qu'elle peut contrer les "brouches", les sorcières et défaire leurs sorts.

 

Son importance est capitale dans les villages et ses services semblent être gratuits. J'ai peu de traces écrites à vous citer, cela fait partie des non-dits sociologiques. La démarche est la même en Normandie, il existe des mots à ne pas prononcer dans une maison de peur d'y attirer le "mal-fait" (sort, sorcellerie, diable, sorcier) on utilise donc des circonlocutions. 

Pourtant Jean-François Soulet (Les Pyrénées au XIX° siècle p 557) mentionne une voyante, quelque peu avorteuse dont il souligne qu'elle "avait apparemment tous les dons ...elle était à la fois guérisseuse, sorcière, mage et quelque peu "armière" puisqu'elle pouvait percer les secrets des morts". Elle comparait devant le tribunal des Hautes Pyrénées en Décembre 1916.  

 

Noëllie était la seule armière du canton, à son passage "les femmes se signaient " au grand dam du curé : c'est un personnage du roman de Guy Vassal "La Guerre des Demoiselles" ; roman captivant et qui doit figurer dans toutes les bibliothèques des amoureux de l'Ariège !

 

la guerre des demoiselles.PNG 

Il décrit ainsi le modus operandi de l'armière qui reçoit un homme goitreux dans une cabane car il est torturé par des cauchemars.

Elle commence par prier en patois "Io Payre Sant", puis trace un cercle autour de l'homme qui s'y agenouille et raconte son angoisse : "Je fais toujours le même rêve, comme un cauchemar. Je vois une main - rien qu'une main - qui arrive devant moi en volant doucement comme un corbeau. Puis, elle vient me prendre à la gorge pour m'étrangler. Une main froide, toute glacée, et ça me réveille..." L'armière entre alors dans le cercle et y reste seule, elle prie, puis soudain, "elle est prise d'un hoquet tellement fort qu'il secoue tout son corps. Elle se met alors à rôter. Plusieurs fois ... Et tout à coup voilà que sort d'elle une voix mais pas la sienne ; une autre, toute cassée de vieille femme : "foulard...foulard...mon foulard...tu m'écoutes, le fils, tu m'écoutes?" (p 75) et la voix d'expliquer qu'elle veut que son foulard de soie que sa belle-fille a récupéré sur elle avant sa mise en bière, lui soit rendu et que son fils mette une bonne raclée à sa cupide épouse ... ainsi il pourra retrouver le sommeil.

 

Van Gennep dans son "Manuel de Folklore" (p 2715) dit qu'en Normandie, les enfants nés durant la messe de minuit auraient le don de "voir les esprits, les fantômes et même de les commander"

 

Existe-il encore des armières connues en Ariège ou ailleurs, c'est un sujet qui me passionne et tous vos témoignages m'intéressent !

 



10/05/2016
2 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 28 autres membres